Mère et championne : double ambition

Si la maternité en France est considérée comme un acte plaisant, heureux et normal, ce terme est quant à lui controversé dans le milieu du sport féminin. En effet, peu ou pas évoquée, la grossesse fait pourtant partie de la vie des sportives, ici des basketteuses. Entre doutes, interrogations, jugements, délaissements et stéréotypes, la maternité est souvent repoussée à l’après carrière mettant au cœur des intérêts uniquement le métier… Oui, le métier de basketteuse professionnelle. Or-jeu a décidé de s’interroger sur ce fait de société aux côtés d’Isabelle Yacoubou, joueuse au Tango Bourges Basket.

Isabelle Yacoubou c’est notamment :

  • Une ancienne internationale française
  • Une vice-championne olympique en 2012 à Londres
  • Une vainqueure de l’Euroleague en 2012
  • Une carrière internationale (Bénin, France, Italie, Espagne, Russie, Turquie, Chine, Italie, France)

Mère et championne : une double ambition, c’est maintenant !

Maternité et basketteuse professionnelle est-ce un sujet tabou en France ? Connaissez-vous beaucoup de joueuses ayant été mamans pendant leur carrière ?

Évidemment que le basket professionnel et la maternité en France est un sujet tabou. Personne n’en parle et je ne sais même pas pourquoi. Il mériterait d’être évoqué aux yeux de tous. Sinon oui, je connais quelques joueuses qui ont été mamans pendant leur carrière, mais elles représentent une infime part des joueuses. En ce qui me concerne, je dirais que j’en connais une dizaine, ce qui est vraiment très peu par rapport au nombre de joueuses professionnelles que j’ai côtoyé tout au long de ma carrière.

Quels sont pour vous les plus gros freins liés à cette renonciation ?

Pour moi les plus gros freins sont d’une part liés à la perte de la performance au retour de la grossesse, puis dans un second temps à l’aspect juridique et la prise en charge pendant la période de latence. En effet, le statut juridique et les prises en charges liées à la grossesse dans le sport de haut niveau ne sont pas encadrés par la loi.

Peut-on affirmer que le cadre de travail n’est pas adapté aux sportives de haut niveau souhaitant devenir mère ?

Comme je viens de le dire, les prises en charges ne sont pas complètes et ne permettent pas d’avoir des compensations salariales. Autre point, le fait qu’une sportive ne puisse pas jouer jusqu’au 7ème mois de grossesse pose problème. En effet, concernant les autres métiers, une femme enceinte peut travailler sans devoir mettre entre parenthèses son activité professionnelle. De plus, les indemnités par rapport au club ne sont pas forcément prises en compte. Ces raisons expliquent en partie le fait que les joueuses préfèrent attendre leur fin de carrière.

Est-ce essentiel d’être performante sur le terrain tout en étant épanouie en dehors ? La maternité est-elle une des clés de cet équilibre ?

Vous me demandez si c’est essentiel d’être épanouie dans la vie de tous les jours tout en étant performante sur le terrain : j’ai envie de dire oui, l’épanouissement est la quête de tout individu et nous avons tous envie d’être heureux donc oui absolument. Après est-ce que la maternité à un impact sur notre activité sportive ? Certainement, parce que pour nous le sport est plus qu’un métier, c’est une passion. Cette passion se confond avec notre métier et empiète sur nos vies privées et donc sur les perspectives d’être maman. En ce qui me concerne, la maternité a été une clé pour trouver mon équilibre. En effet, pendant plusieurs années j’ai beaucoup voyagé, j’ai eu beaucoup de libertés en tant que femme seule. Á partir d’un certain âge, je vais chercher une vie plus stable à la maison et évidemment, la maternité a été pour moi une réponse à cette question.

Considérez-vous avoir sacrifié votre passion au détriment de votre maternité ?

Je n’ai pas l’impression d’avoir sacrifié ma passion au détriment de ma maternité. Même si elle n’était pas prévue, j’ai toujours voulu devenir maman, donc pour moi cela était plus une bénédiction quand cela m’est arrivé, plutôt qu’un sacrifice.

Les études le prouvent : la période la plus prolifique pour procréer est la période d’une carrière de haut niveau. Est-ce une des raisons qui vous ont poussé à passer à l’acte ?

Comme je le disais précédemment, je n’ai pas choisi de tomber enceinte. En revanche, quelques années plus tôt, mon envie de devenir maman était tellement grande que j’ai dû m’orienter vers l’adoption. Á cette période où, comme vous le dites, j’étais la plus prolifique, ce fut un choix difficile sachant que la carrière de basketteuse n’est pas éternelle.

Quelles sont les difficultés rencontrées pour revenir sur les terrains ? Est-ce semblable à une grosse blessure ?

Le retour de la maternité ne ressemble pas du tout à un retour de grosse blessure pour moi. Quand j’ai été blessée, opérée, le reste de mon corps continuait d’avoir une activité physique. Lors de mon arrêt pour blessure, j’ai pris du poids mais pas autant que lors de ma grossesse, qui a vraiment changé mon corps. Le plus dur a été de reprendre des activités avec un corps qui ne suivait plus. Des gestes que j’ai fait toute ma vie et qui étaient devenus automatiques, sont devenus des montagnes à gravir. La simple course était devenue un casse-tête pour moi donc non, cela n’a absolument rien à voir avec une grosse blessure.

Je suppose que le mental joue beaucoup dans la reprise du basket à haute fréquence. Comment avez-vous géré cela en plus d’être maman ? Les proches sont-ils essentiels à cette double réussite ?

Mon mental a été important, mais en fait je ne m’en suis rendue compte qu’une année plus tard. J’ai repris deux mois après avoir accouché pensant que j’étais prête et pour des raisons de santé j’ai dû m’arrêter de nouveau. C’est au bout d’un an, lors de la préparation pour la prochaine saison, que je me suis rendue compte que mentalement j’étais encore trop une maman et pas assez une athlète de haut niveau pour pouvoir réussir mon retour. Evidemment que la présence de mes proches ainsi que celle de mon compagnon en cette période a été cruciale car ils m’ont permis de ne pas être trop dure avec moi-même.

Au final, est-ce essentiel de casser le stéréotype « une joueuse ne peut pas être mère durant sa carrière » ?

Je ne sais pas si c’est essentiel de casser ce stéréotype, mais ce qui est sûr et ce que je réponds à toutes les joueuses qui me posent la question, c’est que quand on veut on peut. Donc, quand une joueuse à la volonté de devenir mère durant sa carrière, il faut savoir que c’est possible aujourd’hui. Il y a des moyens de se faire suivre notamment la préparation physique qui intervient en amont, pendant et après la grossesse. L’objectif est un retour progressif vers l’activité professionnelle de sportive de haut niveau.

Que représente une année dans une carrière dans une vie de basketteuse ? Que penseriez-vous si une loi/législation encadrait mieux cette pratique ? Et vous, seriez-vous prêt à sacrifier votre maternité pour votre passion ? Beaucoup de questions soulevées, encore peu ou pas de réponses. Aborder le sujet est déjà un bon début pour commencer à démocratiser la double ambition d’être mère et championne.

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