De la NF1 à la WNBA : Yoann Cabioc’h

En cette reprise du championnat WNBA version 2021 – 2022, nous ne pouvions manquer l’occasion d’aborder une de ses caractéristiques. Et quoi de mieux que d’analyser la différence de coaching entre la France et les Etats-Unis ? Comment aborder les joueuses ? Quelle place tient la culture dans la pratique du basket féminin ? Quelles relations existe-t-il entre le coach et les joueuses ? Quels sont les points forts et les points faibles de chaque pays ? Beaucoup de questions, que nous souhaitions aborder. À travers Yoann Cabioc’h, coach principal de l’US La Glacerie Basket en NF1 et analyste vidéo au Chicago Sky en WNBA, nous allons réfléchir à ces questions, tenter d’apporter des éléments de réponses. S’il n’y a pas de vérité absolue, en parler c’est démocratiser la discipline… Pour ne plus jamais être Or-jeu !

Qu’est-ce qui différencie le coaching français du coaching américain ?

Un point très important sur lequel je veux insister avant de répondre plus précisément : il faut faire attention aux raccourcis liés à la nationalité car cela peut s’apparenter à une forme de racisme. Donc je ne ferai surtout pas de généralités, mais je peux cependant observer certaines tendances…

Il y a plusieurs différences liées à la culture et à la mentalité des deux pays. Pour avoir le droit de jouer des matchs de bon niveau aux USA quand on est jeune, il faut être sélectionné.e, dans une équipe de High School ou d’Université. Si tu n’as pas le niveau, tu passeras l’essentiel de ton temps à jouer sur le playground. En France, si tes parents peuvent payer les 150 euros de la licence, tu es assuré.e de jouer ton match le week-end et d’avoir des entraînements.

Cette organisation sportive en France, basée sur la consommation change forcément l’exigence que l’on peut avoir envers les joueuses. En effet, culturellement, une joueuse qui n’est pas contente peut changer de club et elle aura son temps de jeu ailleurs.

165 millions de femmes aux USA, 144 joueuses professionnelles dans le pays (en WNBA).

34 millions de femmes en France, environ 250 joueuses professionnelles dans le pays.

Dans ce contexte et pour en revenir à la question sur le coaching, je trouve que la différence majeure se situe sur l’intensité : durée des entraînements, difficulté des séances, limitation des plages de repos, dureté et vitesse dans le jeu etc… L’exigence sera différente de la part des coachs envers des joueuses qui sont prêtes à jouer leurs vies pour être dans l’équipe… Car certaines joueuses donnent peut-être davantage à la base pour éviter de se retrouver sans rien, sans équipe, sans coach et donc sur le playground.

Ensuite, la notion de staff est plus développée aux USA. Afin de faciliter le boulot du Head Coach en termes de management, les « dirigeants » ont compris l’importance d’avoir un staff étoffé et complet (préparation physique, analyse vidéo, assistant-coach collectif, manager général, player development, scout etc…). Chaque membre du staff ayant une responsabilité bien précise et une compétence bien développée. Les clubs français parviennent de plus en plus à intégrer cela, et parfois ce sont les dirigeants des clubs en France qui sont réfractaires à investir sur un staff, mais cela tend à s’améliorer avec les années.

Ensuite, dans les méthodes de coaching et d’entraînement, je dirais que ça dépend beaucoup plus du coach, qu’il soit français ou américain ne change pas grand-chose aux exercices collectifs, aux échauffements ou aux stratégies mises en place.

Certains éléments se retrouvent aussi beaucoup aux USA comme la dynamique vocale de l’équipe à l’entraînement. Dans la culture US, les joueuses, les coachs et les assistants parlent et crient beaucoup plus. Davantage d’encouragements, de félicitations, de chambrage, de bruit quoi ! C’est le cas à Chicago, mais également à Washington, Minnesota ou à San Antonio à l’époque lorsque j’avais visité ces franchises.

Les coachs français imposent probablement moins de bruit dans la salle pendant les séances, c’est culturel tout simplement. Un autre aspect du coaching US est l’importance du « starting lineup ». Changer une joueuse dans le 5 de départ veut dire beaucoup de choses aux USA de manière générale. À tel point que certains coachs choisissent lors de la constitution des équipes pour les entraînements de systématiquement opposer les titulaires et les remplaçantes. Il me semble qu’en France, ces variations de 5 de départ peuvent avoir moins d’impact mais constituent davantage un outil de management.

Quels sont les points forts et les points faibles pour chaque pays ?

Le point fort des USA, c’est ce côté vital du basket. Le basket fait pleinement partie de la culture US, c’est une raison de vivre pour énormément de foyers américains.

Le point fort de la France, c’est son potentiel et son économie. Nous avons un potentiel de joueuses incroyable, probablement le 2ème meilleur « réservoir » de la planète derrière les USA, et une économie du sport qui permet à beaucoup de joueuses dans beaucoup de divisions de faire du basket son métier. Les instances publiques subventionnent bien le sport de manière générale ce qui permet à ces potentiels de se développer dans tous les centres de formations et les niveaux nationaux.

Le point faible de la France, c’est sa culture de l’effort, et la contrepartie de son économie positive : c’est « trop facile » de réussir dans le basket en France aujourd’hui et si nous voulions avoir un niveau supérieur, il faudrait que ce soit plus difficile pour que les efforts intenses deviennent la norme. Je ne jette la pierre à personne, c’est la situation et la culture qui est comme ça, et c’est difficile de lutter contre une culture.

Le point faible des USA est selon moi la transition entre la NCAA et la WNBA, quasiment inexistante. Il serait intéressant d’avoir une ligue de développement pour la WNBA, ou alors des niveaux professionnels intermédiaires. Cela arrivera probablement avec le temps mais ce n’est pas le cas pour le moment, ce qui explique que beaucoup de joueuses US vont jouer professionnellement en dehors des USA.

Tu n’as pas du tout les mêmes rôles au sein de La Glacerie et du Chicago Sky. Comment gères-tu l’approche avec les joueuses et les autres membres du staff ?

Mon rôle est complètement différent dans les deux équipes. À La Glacerie je me dois d’être un moteur du projet, pas le seul évidemment puisque les dirigeants font un travail colossal mais je dois prendre des décisions importantes presque chaque semaine ! Je dois avoir une vision d’ensemble, faire en sorte que le staff soit investi et motivé parce que mes assistants se sentent bien dans leurs missions. La relation avec les joueuses est souvent excellente mais parfois conflictuelle puisqu’en tant que coach et manager général je dois imposer parfois mes décisions. Mais dans l’ensemble, j’essaie de recruter des joueuses qui ont une vision similaire à la mienne alors ça se passe bien !

À Chicago c’est complètement différent, je ne suis qu’un maillon de la chaîne. Cette chaîne est dirigée par James qui doit avoir cette vision d’ensemble. Moi mes rôles sont clairs : gérer et développer les outils d’analyses statistiques en relation avec la vidéo, coder nos matchs avec Sportscode, faire le scouting des ATO adverses. Cette saison, en plus de ces missions sur l’analyse vidéo, il est prévu avec James que j’intervienne davantage auprès des entraînements individuels avec certaines joueuses. Pour ce faire, il faudrait que je puisse voyager aux USA, ce qui est prévu mais pas encore fait à cause des restrictions dues à la COVID-19 (mon Visa et mon contrat sont validés par les USA et le Sky mais il me reste un rendez-vous à l’ambassade de Paris à obtenir).

La relation avec les joueuses de Chicago est plus « cool », on peut se chambrer et rigoler davantage, je peux les réconforter si elles ont fait un mauvais match ou un mauvais practice.

T’inspires-tu de la mentalité, de la façon de jouer en WNBA mais également de la structuration d’une franchise comme les Chicago Sky pour ton équipe ? À l’inverse, la technicité « made in France » est-elle reconnue outre-Atlantique ?

Oui c’est forcément une grande source d’inspiration, même si je garde un filtre car on ne peut pas et on ne doit pas tout copier ! Puisque plusieurs paramètres sont différents.

Je ne vais pas mentir, depuis que je suis avec le Sky, j’ai complètement changé ma façon de voir les choses dans plein de domaines. Je suis plus exigeant, plus rigoureux sur pas mal de choses, mais aussi plus à même de tenter des choses car j’ai confiance en notre capacité à les analyser. Au niveau des formes de jeu, j’ai pris quelques éléments mais pas du tout pour copier, plutôt comme source d’inspiration. Au niveau de l’organisation du travail dans mon staff, et de la structure des entraînements, je dirais que je m’inspire également de ce que nous pouvons faire avec James.

Concernant le « Made in France », non c’est anecdotique, nous n’avons pas suffisamment de résultats au niveau international pour être une référence aux USA. Cependant certains coachs US regardent bien évidemment ce que certains coachs français peuvent faire, mais on ne peut absolument pas parler de « Made in France ».

Parlons maintenant médiatisation, as-tu l’impression que l’engouement diffère d’un pays à un autre ?

Oui évidemment, c’est incomparable mais parce que la culture basket est différente. Aux USA il reste un gouffre à franchir avant que le basket féminin soit médiatisé à hauteur de ce qu’il devrait.

En France, les gens non basketteurs sont incapables de citer plus de deux joueuses de basket professionnelles. C’est dramatique mais bon c’est un vaste sujet… L’engouement viendra en France quand les matchs seront télévisés et mis en valeur, et quand il y aura plus d’équipes à haut niveau pour mieux occuper le territoire, augmenter le nombre de matchs et d’histoires à raconter… Et dans un monde idéal les collectivités construiront des salles adaptées, mais le monde idéal…

La Glacerie est réputée pour être un chaudron ? Qu’as-tu-as dire de ça ?

Oui, la salle n’est pas immense (nous allons bientôt déménager dans une plus grande salle) mais nous la remplissons et nous avons la chance d’avoir un kop de supporters au top ! Ils sont bruyants et nous soutiennent, franchement il est temps qu’on se retrouve eux et nous !

Questions décalées :

France – USA ?

France ! L’été aux USA me convient bien…

Être coach principal – Être analyste vidéo ?

Head Coach

WNBA – Euroleague ?

WNBA, rien à voir dans l’intensité et le niveau général des joueuses.

Vous en savez maintenant un peu plus sur les différences entre la France et les Etats-Unis. Qu’en pensez-vous ? Préférez-vous la culture Made in France ou le rêve américain ? Merci à Yoann d’avoir abordé avec nous ses expériences, ses visions mais également son point de vue sur le sujet. En espérant voir davantage de coachs français évoluer en WNBA. Parce que le basket féminin français mérite notre attention, notre considération et surtout notre soutien… Pour ne plus jamais être Or-jeu !

Qui va suivre la saison de WNBA ? Allez-vous suivre nos joueuses françaises ? 

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